La crise alimentaire mobilise moins les Etats que la crise financière
9 Ottobre 2008
Des spécialistes de la lutte contre la faim mettent en parallèle les milliards mobilisés actuellement pour sauver banques et bourses de la crise
financière avec la difficulté à obtenir des fonds pour les 925 millions de personnes touchées par la faim dans le monde.
“Je suis surpris de la rapidité et de la facilité avec laquelle on arrive aux Etats-Unis à mobiliser 700 milliards de dollars, en Europe 300 millions
d’euros pour sauver de grandes banques”, souligne François Danel, directeur général d’Action contre la faim (ACF) qui organisait mercredi soir à Paris un débat
sur la crise alimentaire mondiale. “Quand il s’agit du drame de la faim, de la malnutrition, on a beaucoup de mal à mobiliser les énergies et les fonds”, poursuit-il,
ajoutant: “le contraste me paraît très fort alors qu’un enfant âgé de moins de 10 ans meurt de faim ou de ses conséquences toutes les cinq minutes dans le
monde”. “La malnutrition sévère est une maladie qui peut tuer rapidement les enfants mais nous connaissons les produits thérapeutiques prêts à l’emploi et les
protocoles qui peuvent les sauver”, explique Susan Sheperd, de Médecins sans Frontières (MSF). “Traiter un enfant malnutri coûte environ 60 dollars par an”, précise
Valérie Bemo, de la Fondation Gates, “mais au niveau des financements mondiaux, publics ou privés, la malnutrition est un secteur complètement négligé alors que
55 millions d’enfants sont malnutris”. Avec l’enveloppe budgétaire mondiale actuelle, on ne peut traiter que 5% de la malnutrition sévère, souligne le Dr Paluku Bahwere,
expert de Valid International, pionnier du traitement de la malnutrition infantile à domicile. “Les sommes qui sont en ce moment trouvées pour renflouer des banques nous
laissent évidemment rêveurs”, lâche-t-il. “Des centaines de millions de personnes souffrent de la faim mais ils le font en silence si bien que cette question n’est pas
considérée comme stratégique par les gouvernants”, commente Pascal Boniface, directeur de l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS). “Il y a des
sommes dont l’ampleur aurait fait hurler de rire ou de terreur si on en avait demandé ne serait-ce que 10% pour lutter contre la faim, qui en 15 jours se sont évanouies à
la bourse, et des centaines de milliards de dollars qui ont été rayés d’un trait de plume pour lutter contre cela”, poursuit-il. Dominic Schofield, de Global Alliance for
Improved Nutrition, souligne que la lutte contre la faim souffre d’un “manque de volonté politique”, rappelant que selon les estimations trois milliards de dollars par an seraient
nécessaires pour éradiquer la malnutrition. Jean Ziegler, ex-rapporteur de l’Onu pour l’alimentation, martèle que “la faim n’est plus une fatalité dans aucun endroit
du monde”, assurant qu'”un enfant qui meurt de faim est assassiné”. Il rappelle que l’explosion récente des prix mondiaux des matières agricoles, qui a provoqué des
émeutes de la faim dans une quarantaine de pays en avril 2008, est “une formidable agression contre les populations les plus pauvres de la planète causée essentiellement
par les agrocarburants et la spéculation qu’il serait facile d’interdire”. Le sociologue suisse insiste aussi sur la nécessité pour les Etats “d’augmenter massivement
leurs cotisations” en faveur du Programme alimentaire mondial (PAM) qui a perdu 40% de son pouvoir d’achat avec la flambée des prix des denrées de base. Ce farouche
défenseur du droit à l’alimentation oppose la “débandade bancaire et financière” à une “faillite morale” des gouvernants sur la question de la faim.





